La Voix du Nord - Edition du mardi 16 octobre 2007
L’EXPERT
« Quand la mer monte, j’ai vraiment honte… »
L’emblématique ancien directeur de l’environnement au conseil régional, Alain Villain, s’épuise à sonner l’alerte climatique.
– La situation est-elle aussi désespérée qu’elle en a l’air ?
« Je le crains sincèrement, comme la grande majorité des experts internationaux, dont ceux récompensés la semaine dernière par le prix Nobel de la paix également accordé à Al Gore pour son film sur cette question. La mer a monté de 120 mètres en douze mille ans, soit environ un centimètre par an et un mètre par siècle. Le phénomène s’est arrêté il y a trois mille ans. Est-ce qu’on peut imaginer qu’il y avait des mammouths pour brouter l’herbe au fond de l’actuelle mer du Nord ? Si vous cherchez les reliques de leurs os, allez donc demander aux pêcheurs qui les ramassent dans leurs filets. Aujourd’hui tout repart très vite. Trop vite. »
– Avec l’impression que les gens ne s’aperçoivent pas concrètement de l’urgence ?
« Ils sentent bien qu’il y a un sérieux problème, ils voient s’agiter les scientifiques mais cela leur paraît tellement compliqué, hors d’atteinte. J’ai soixante ans et je me souviens. Il y a trente ans, on pensait à préserver l’environnement pour nos petits-enfants. C’était pour nos enfants il y a dix ans. À présent, on pense à nous d’abord ! Et si Saint-Omer redevenait un port avant la fin du siècle ? La mer est imprévisible. On a fait la guerre à la nature et il faudra bien réparer les dégâts que nous lui occasionnons. Aux Pays-Bas, les gens vivent déjà tous les jours avec la montée d’un tel péril. Il y a cinq ans, à Amsterdam, une grande carte était plantée en pleine rue en situant les deux tiers du pays sous la mer. Avec ce message : “Si vous habitez ici (en zone inondable), où voudrez-vous habiter (une fois inondés) ?” Il faudra bien que l’on prenne des mesures et plus nous attendrons plus elles nous coûteront cher. Faudra-t-il monter les digues comme on y pense déjà très sérieusement en Belgique et aux Pays-Bas ? Ou faudra-t-il évacuer des millions de personnes ?… »
– Avec également des conséquences sur l’évolution des milieux naturels ?
« Un seul petit exemple. La forêt d’Hesdin est une belle forêt de hêtres, cet arbre magnifique qui a besoin de fraîcheur. Saura-t-il résister au réchauffement climatique ? Et que devra-t-on planter à sa place ? Des oliviers ? Chaque espèce dépend très précisément d’un espace biogéographique strictement défini par des milliers d’années de cycles naturels. Et si tout est trop vite chamboulé ? J’avais choqué en l’évoquant il y a quelques années à des élus de la Région. Je leur avais dit “quand la mer monte, j’ai vraiment honte”. Cela ne les avait pas fait rire… »
REPÈRES Géologue, biologiste, passionné de nature et de biodiversité, il vit à Sebourg, près de Valenciennes et tient pour être l’un des plus fins connaisseurs de l’environnement dans notre région. C’est à lui que l’on doit notamment la constitution d’une « équipe commando » d’experts à la direction de l’environnement créée en 1992 par Marie-Christine Blandin au conseil régional. Il en sera le directeur pendant treize ans avant de se charger d’aménagement des territoires. |
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