La Voix du Nord - Edition du jeudi 27 mars 2008


À Béthune, Henri Desramault vit dans le souvenir de Jeanne-Marie depuis dix-neuf ans

 Jeanne-Marie allait avoir vingt-deux ans, quand elle a croisé le chemin de Michel Fourniret et Monique Olivier.

C’est un vieil homme frêle et recroquevillé qui passe l’essentiel de ses longues journées assis dans le grand fauteuil calé contre la fenêtre. Des murs défraîchis aux crucifix poussiéreux, et jusqu’aux photos de Jeanne-Marie – souriante, à tous les âges –, tout montre que, dans cette vaste maison béthunoise, le temps s’est arrêté un jour de mars 1989.
Il a l’air tellement fatigué. Tellement fragile. Pourtant, la flamme qui vit encore au fond des yeux d’Henri Desramault, – «  quatre-vingt-sept ans ; bien sonnés ! » – reste captivante. Il y a eu de la vie, ici. De l’amour.

Un bonheur tranquille, sans doute, qu’il raconte entre deux quintes de toux qui lui font mal. Il a des souvenirs précis de sa jeunesse, de ses premières douleurs : « J’ai perdu mon père le 5 janvier 1940, le jour de mon conseil de révision. Six mois plus tard, ma mère était traversée par une balle allemande. Je me demande comment elle a survécu… » Sa voix effacée passe du rire aux larmes dans la même phrase. Les deux se mélangent, parfois. Obstinément, il fait des efforts pour parler, il en a tant besoin.
Soudain, un éclair de malice en dit long sur le jeune homme qu’il a été, quand il est devenu ébéniste, à la SNCF : « On m’appelait le dévorant… » Parfois, il se dresse vers la fenêtre. Un passant sur le trottoir, c’est peut-être pour lui. Non, ce n’est jamais pour lui : « Je suis tout seul, maintenant. Je ne vois plus mes camarades, je n’ai pas de famille… »
Quinze ans dans le néant Il en a eu, des « camarades ». Et une épouse, aussi. Et un bonheur immense, Jeanne-Marie. « Une fille sérieuse. Elle était aimante … » Ses mains jointes se sont approchées de son coeur. Son coeur de père.
Le 18 mars 1989, Jeanne-Marie devait prendre le Charleville - Lille de 5 h 41, pour rentrer chez elle passer le week-end. « Elle suivait des études de droit, Monsieur ! Et elle logeait chez les soeurs. » On sent que ça l’épate encore. Mais Jeanne-Marie avait rencontré Fourniret et son épouse. Elle avait parlé avec eux de religion, de famille. Ce samedi-là, elle n’est pas revenue. Et plus jamais.
« On a téléphoné partout. On était dans le néant. » Leur toute petite, leur fille unique. Oui, la vie s’est arrêtée ce jour-là. «  Ma femme est morte de chagrin », il ne sait plus exactement en quelle année. La douleur de ne pas savoir, l’impuissance, la culpabilité inévitable des parents… Puis… « Un jour, un policier est venu sonner. Il m’a dit qu’on avait retrouvé son corps. » C’était au début de l’été 2004. Quinze ans étaient passés. Des larmes, à nouveau : « Je ne souhaite ça à personne… » Le policier n’a pas donné de détails : « Il voyait que c’était dur pour moi. » Mais son avocat, depuis, a raconté ce qu’il savait : « Il l’a étranglée et sa femme l’étouffait en même temps. » Ce sont leurs propres aveux. « Elle a dû se défendre, ma fille. » C’est ce qu’ils disent également.
Ce matin, Henri sera à Charleville-Mézières. « C’est mon devoir ! » Si vieux, si fragile. « Je veux les voir, bon sang ! Et qu’ils disent pourquoi ils ont fait ça… » Et une nouvelle fois, son accès de colère cède à la lassitude, au désespoir. Et ses yeux fatigués s’enfuient à nouveau vers la fenêtre : « Quel malheur. Quel malheur… » • E. D.


PHOTO PATRICK DELECROIX

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