La Voix du Nord - Edition du mardi 1 avril 2008
PROCÈS
Marie, dix-sept ans, donne une leçon de dignité à Fourniret
En un peu plus d’une demi-heure d’un témoignage maîtrisé, presque serein par moments, la jeune Marie a raconté comment elle a mis fin à la dérive criminelle de Fourniret. C’était le 26 juin 2003, elle avait à peine treize ans. Depuis ce jour, elle croit aux miracles…
À CHARLEVILLE-MEZIERES, PAR ÉRIC DUSSART
edussart@lavoixdunord.fr
Le président lui a laissé de longues secondes. Dans un silence profond, pendant que toute la salle osait à peine respirer, Marie a posé son regard sur Fourniret. Sans agressivité, sans éclairs trop soutenus, mais fermement, comme pour lui faire comprendre que c’est elle qui a gagné, qu’il ne lui fait plus peur désormais. L’autre, bras croisés, immobile, gardait les yeux mi-clos, comme ailleurs, inaccessible.
Alors, elle a raconté. C’est une fille solide habillée sagement, qui ramène une épaisse tignasse crépue sur le haut de sa tête, serrée par un turban. A l’afro, puisqu’elle est native du Burundi. À son poignet gauche, un fin chapelet doré annonce ce qu’elle dira plusieurs fois : « Je suis très croyante. » C’est un peu pour cela qu’elle a cédé à Fourniret. Il insistait pour qu’elle monte dans sa camionnette, afin de lui indiquer la route, elle répondait : « Les enfants ne doivent pas monter avec des inconnus. » Mais elle hésitait : « Je suis catholique, je dois aider mon prochain… » Sa voix coule clairement, sans éclats. Pourtant, quand elle évoque la panique qui s’est emparée d’elle dès que la voiture eut démarré, on se crispe avec elle. « Il avait perdu toute sa gentillesse, il a sorti un lacet en cuir. » Elle hésite, tout de même, rattrapée par la folle angoisse de ces instants-là : « J’ai crié… Il m’a dit “Tais-toi, sinon je te tue”… J’ai demandé pourquoi il faisait ça, s’il travaillait pour Dutroux. Il m’a dit : “C’est pire”… » Marie a plongé la salle d’audience dans l’effroi. On l’imagine couchée à l’arrière de la camionnette, les poignets et les chevilles serrés très forts par les lacets. « Je priais de tout mon coeur, à pleine gorge. Je me suis dit que c’était fini, j’ai vu toute ma vie défiler. C’était comme dans un film. » Elle dit encore qu’elle s’en est remise à Dieu, et elle raconte le miracle : « À force de tirer, les liens de mes chevilles se sont desserrés. Aux poignets, je les ai coupés avec mes dents. Sur la porte, j’ai vu une étiquette : “Appuyez ici pour ouvrir”. J’ai appuyé, ça s’est ouvert.
» Cinquante mètres plus loin, il y avait un stop. « J’ai sauté, il ne s’est aperçu de rien. » C’est bête, mais la salle respire mieux, d’un seul coup.
Grâce à la présence d’esprit d’une automobiliste qui l’a reccueillie, elles ont pu relever le numéro de la camionnette.
« Vous avez été plus intelligente et beaucoup plus forte que Fourniret », lui dit l’avocat général. « Vous avez sauvé votre vie et celle d’autres jeunes filles. » Elle prend le compliment sans broncher, semble s’absenter un moment, dans des émotions intimes : « J’ai pensé à mes parents, qui avaient réussi à me sortir du génocide du Burundi. Je me suis dit que je les décevrais, si je me faisais tuer comme ça… »



