La Voix du Nord - Edition du dimanche 4 mai 2008
Jouir sans entraves et consommer de même
La chronique de Jean-Michel BRETONNIER
Cette année, le joli mois de mai sera celui des commémorations, des hommages, et des règlements de comptes. Commémorations d’événements qui flattent la geste nationale – tant on aime chez nous les révolutions, même ratées – ; hommages à l’esprit 68 et à ses héros ; règlements de comptes avec une révolte vite éteinte mais qu’on rend responsable de tous les maux.
Ce fameux mois de mai 68 a-t-il été celui de toutes les libérations ? Celui qui fit sauter la double chape de plomb du gaullisme et du communisme dans lesquels s’exprimait pleinement le goût français pour l’autorité et pour le centralisme ? A-t-il libéré les jeunes, les femmes, les moeurs ? A-t-il inventé, pour mieux les sauver, les minorités et les exclus ? A-t-il fait entrer un souffle nouveau dans nos vieilles institutions pour les régénérer ?
Ou bien a-t-il fait tomber les structures qui tenaient ensemble la société française, créant un trou d’air dans lequel nous tombons encore ? Ce fameux mois de mai est-il le berceau d’une société sans hiérarchie ? Est-il le tombeau d’une civilisation où le savoir se transmettait comme un héritage, où les jeunes attendaient d’être adoubés par les anciens avant d’entrer dans la carrière ? La permissivité, le laxisme, la relativité des valeurs sont-elles nées de cette insurrection (presque) pacifique ?
Les événements de Mai 68 sont tout ça à la fois, et autre chose encore. Personne n’a choisi que Mai 68 existe. Il est advenu – et pas seulement en France – parce qu’un monde nouveau se frottait à l’ancien, pour lui prendre sa place, provoquant un (mini) séisme. Les Trente Glorieuses et leur triomphe économique butaient sur une organisation massifiée, hiérarchisée, standardisée de la société. Pour se maintenir, la croissance avait besoin de marchés nouveaux, et ces marchés nouveaux eurent besoin d’une société toujours plus individualisée, mobile, plastique, adaptable, créative.
L’Histoire est ironique. Ceux qui pensaient faire exploser la société de consommation firent en réalité sauter les obstacles qui l’empêchaient de régner sans partage. Ceux qui voulaient rompre avec leur père brisèrent en réalité avec leurs fils. Mai 68 fut l’acte de naissance d’une génération qui profita – et profite encore – pleinement du considérable progrès économique et technique de l’après-guerre. C’est aussi la génération dont les enfants entrent dans la vie active le plus tard et le plus difficilement de tous les pays d’Europe. C’est la génération qui domine une société dépressive, aux rapports sociaux brutaux, sceptique envers les pouvoirs et les institutions.
Ce quarantième anniversaire va donner lieu à de brillantes joutes qui opposeront pro et anti-Mouvement de Mai. Ces représentants des deux élites qui se partagent la France parleront comme d’habitude au nom du peuple, sans le regarder. Ce peuple qui se détourne quant à lui des urnes, tant ses gouvernants l’ont amusé pendant trente ans de vaines promesses, tant les opposants l’ont enchanté de belles chimères, sans qu’aucun ait le courage de dire la vérité.
Les Trente Glorieuses sont bel et bien finies. Mais les illusions demeurent.



