La Voix du Nord - Edition du dimanche 11 mai 2008
L’« hyperprésident » sommé de trouver la bonne distance
> C’est surtout un style, une manière de « faire président » que les Français désavouent.
PAR OLIVIER BERGER
Endireplus@lavoixdunord.fr
Comment ce qui avait plu chez le ministre de l’Intérieur et séduit 53 % des Français chez le candidat peut-il autant rebuter un an après son arrivée à l’Élysée ? Comment Nicolas Sarkozy a-t-il pu dilapider en quelques mois son capital confiance, ce magot de popularité basé sur les thèmes de la rupture et du célèbre « Travailler plus pour gagner plus » ?
Le président lui-même s’interroge, s’en agace, tente de se contrôler. Il hésite désormais à tout mélanger sous les yeux interloqués du bon peuple : vie publique - vie privée, Cécilia chez Kadhafi, Carla chez la reine d’Angleterre, divorce, remariage, « présidentialité » et « bling-bling » version Sentier ou La Vérité si je mens, réforme de la France et « Casse-toi pauv’con ! » (à un quidam mal embouché le 23 février au salon de l’Agriculture).
Le champion de la communication, du tourbillon perpétuel, de la réforme globale a gagné le titre d’« hyperprésident » mais, inévitable retour de balancier, perdu la distance. Mitterrand et Chirac étaient trop rares, évanescents. Sarkozy est omniprésent. L’ubiquité poussée au paroxysme. Le matin vociférant face aux pêcheurs du Guilvinec, le soir tout miel avec George W. Bush à Washington.
La rupture dans l’exercice du pouvoir, dans la façon d’incarner la fonction présidentielle est trop brutale pour les Français, jusque dans son propre camp.
Devant les parlementaires UMP en juin 2007, il assure : « La vie publique n’est pas une carrière. C’est un don de soi, c’est une ascèse. » En guise d’ascèse, il fonce sur l’A16, au-delà de la limite autorisée, déballant son narcissisme et une certaine forme d’exhibitionnisme.
Il envisage une retraite après son élection « pour prendre la mesure de la charge présidentielle ». Il célèbre sa victoire au Fouquet’s et s’en va faire des ronds autour de l’île de Malte sur le yacht de son ami Bolloré.
Encore au plus haut dans les sondages en septembre, il s’octroie 172 % d’augmentation passant de 7 084
Visiblement, il se trompe quand il clame : « Les Français m’ont accordé leur confiance en toute connaissance de cause. » Ce style azimuté vient troubler, voire éclipser sa volonté réformatrice et ses premiers succès. Comme la signature, arrachée aux Polonais au bout de la nuit, du traité européen simplifié, comme la suppression des droits de succession, comme le Grenelle de l’environnement ou comme la réforme des régimes spéciaux, enregistrée après seulement deux semaines de grève à la SNCF et la RATP.
De l’ouverture à des ministres de gauche, on ne conserve que l’image de ses joggings en lunettes d’aviateur et tee-shirt NYPD (New York police department) en compagnie de Bernard Kouchner. De la libération des infirmières bulgares, on ne voit que la visite à Paris d’un vieux dictateur arrogant. Du paquet fiscal (loi TEPA), on ne retient que le cadeau fait aux plus riches (15 milliards d’euros de recettes en moins). Illisible. À l’image de la cacophonie des ministres ou des idées improvisées maladroitement : la mémoire d’un enfant de la Shoah adoptée par chaque élève de CM2 « glace le sang » de Simone Veil.
Pire, « le président du pouvoir d’achat », desservi par la crise mondiale, patauge sur le seul thème qui touche dans l’immédiat les Français. À Noël, alors qu’ils comptent leurs sous pour offrir des cadeaux aux enfants, ils le voient vivre son nouveau bonheur tapageur avec Carla Bruni à Louxor en Égypte, puis à Petra en Jordanie le 5 janvier. « C’est beau », s’ébahit le chef d’État, sans qu’on sache s’il parle de la Khazneh ou de sa conquête.
L’image du fils de la chanteuse, juché sur les épaules de Nicolas Sarkozy, est terrible. Les tourtereaux sourient béatement, lunettes et montres de luxe affichées. Le gamin de six ans, capuche sur la tête, se cache le visage, terrorisé par la nuée de caméras et d’appareils photos. C’est l’acmé de la rupture.
La condamnation définitive d’une manière « de faire président ».
« Je ne peux pas vider des caisses déjà vides », s’emporte Nicolas Sarkozy le 8 janvier. Le fort des halles avoue son impuissance.
Le désamour s’accélère, les sondages s’effondrent. Son changement de style officiel, amorcé lors du voyage à Londres fin mars, et ses apparitions plus rares n’y changent rien. Il ne reste qu’une voie, déjà engagée, celle du travail et de la réforme. C’est là et nulle part ailleurs que doit se situer la véritable rupture.
« Qu’il y ait de la déception, qu’il y ait des attentes, qu’il y ait des problèmes, qu’il y ait des difficultés, non seulement, je le sais et je l’entends, mais je m’y étais préparé », concède-t-il le 24 avril. Il a quatre ans pour redevenir le champion des Français.



