La Voix du Nord - Edition du vendredi 21 mars 2008
« Un voile d’hypocrisie et de clandestinité »
Des médecins témoignent et dénoncent l’hypocrisie sociale qui consiste à feindre d’ignorer la pratique des euthanasies illégales.
Par crainte des dérives, donner délibérément la mort en faisant une piqûre ou en aidant à boire un cocktail mortel est interdit en France. Mais, « il y en aurait entre 10 000 et 15 000 par an », lance Jean-Luc Romero, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD). La loi Léonetti de 2005 permet aux médecins d’administrer des traitements antidouleur pour soulager la souffrance et interdit l’euthanasie active. Mais la frontière peut être ténue entre ces gestes. « Parfois, on ne peut plus contrôler la souffrance physique et morale d’un malade incurable. On y va, sans se retenir avec la sédation, et il meurt endormi », raconte un cancérologue. Le Dr Bernard Senet (Vaucluse), membre de l’ADMD, reconnaît avoir pratiqué des euthanasies à la demande de malades. Il indique avoir été « hors-la-loi une trentaine de fois ». Pour lui, les médecins devraient avoir le courage de reconnaître ces pratiques pour que la loi évolue. G énéraliste, Christelle, 58 ans, a constaté que ses confrères avaient eu à faire des euthanasies « en leur âme et conscience ». « J’en ai fait moi-même », dit-elle en dénonçant l’« énorme hypocrisie professionnelle et sociale vis-à-vis de cette question ». Elle juge d’une « cruauté terrible » de rejeter ce problème sur les familles.
Jean, qui exerce dans le Sud, avoue avoir, avant 2005 et par peur, laissé le fils d’un patient se débrouiller tout seul avec les ampoules de morphine pour mettre fin à l’agonie de son père, comme ce dernier l’avait souhaité.
Le Comité national consultatif d’éthique (CCNE), évoquait en 2000 « le voile d’hypocrisie et de clandestinité qui recouvre certaines pratiques ». Il avançait alors l’idée d’« une sorte d’exception d’euthanasie », sans cependant réclamer la dépénalisation.
L’Ordre des médecins, qui mène une réflexion à ce sujet, préfère parler d’« assistance médicale à la mort délibérée » .
Didier Sicard, président d’honneur du CCNE, se dit « prêt à ce qu’on affronte réellement ces situations ». « Il ne faut pas non plus se cacher derrière une certaine hypocrisie », a-t-il ajouté, en évoquant ces situations où l’on donne un médicament qui raccourcit la durée de vie.