La Voix du Nord - Edition WEB du mardi 24 juin 2008
Eric et Ramzy :
« On se sent proches des films burlesques »
Interviewer Éric et Ramzy ? L’exercice n’est pas encore devenu discipline olympique, mais on s’entraîne. Le couple infernal (autant que la tour Montparnasse), connu pour ses pitreries télévisuelles, n’arrête pas une seconde. Mais entre deux délires peut se cacher une réponse. L’entretien s’est déroulé dans un hôtel lillois, il y a quelques jours. Attention : nous venons de poser le dictaphone sur la table…
Eric : «Ah, c’est votre participation ? Merci.»
Ramzy: «Mettez de l’argent la prochaine fois, parce que là, quand même...»
- Concrètement, comment avez-vous fait pour filmer un Paris désert?
Eric: «Quand je cours sur les Champs-Elysées, je cours vraiment sur une avenue vide».
Ramzy: «Et il y a de l’écho quand il parle!»
Eric: «On a l’impression d’être à la montagne. Mais il y avait forcément quelques personnes récalcitrantes à notre blocage, qu’il a fallu ensuite gommer, de manière numérique».
- Vous avez donc eu toutes les autorisations...
Eric: «Oui, et c’est là que la production a été maligne. Pour les Champs-Elysées, nous avons par exemple utilisé les répétitions du 14 juillet, à 5h30 du matin. Ce qui a plu aux autorités. On n’avait pas à bloquer la rue pour nous, c’était déjà fait! Il a juste fallu prolonger le blocage de 45 minutes, ce qui nous a permis de tourner le truc. Pareil pour la place de la Concorde. Là, on a utilisé un des jours les moins fréquentés du mois d’août. Et on a bloqué avec 200 ou 300 personnes, entre 6h et 11h du matin».
Ramzy: «Et il y avait des boîtiers ultrasons pour éloigner les jeunes».
Eric: «Ainsi que les jets d’eau glacée. Et si ça ne suffisait pas, les fléchettes au curare».
Ramzy: «Et il fallait tourner tôt. Comme pour la scène chez Tati. J’étais jamais allé chez Tati aussi tôt».

- La F1 sur les voies sur berge... Toutes ces scènes délirantes dans un Paris vide, où allez-vous les chercher?
Ramzy: «Ce sont des rêves de gamin... En fait, non, je ne rêvais pas de ça quand j’étais gamin».
Eric: «D’ailleurs, il n’y avait pas de F1 quand tu étais jeune. Sinon, c’est vrai que ce sont des vrais fantasmes. Avoir une ville à soi. Notamment Paris. C’était un rêve qu’on a pu concrétiser, même si ça coûte de l’argent. En l’occurrence 18 millions d’euros pour le film».
- Pour un premier film, ça donne une certaine pression?
Eric: «On n’avait pas la pression de l’argent. On avait la pression parce qu’il fallait être drôle».
Ramzy: «Oui, on a mis toute la pression sur la drôlitude».
Eric: «C’est un film qu’on a écrit il y a sept ans. Ça devait être notre deuxième film, après "La Tour Montparnasse infernale". La production avec laquelle on travaillait n’a pas voulu de ce projet. Un autre producteur, Alain Attal, est venu nous voir il y a deux ans pour nous demander ce qu’on avait dans notre besace. "Seuls two", ça l’intéressait».
- On a parfois l’impression d’être chez Tex Avery...
Eric: «On adore justement cette référence aux cartoons. C’est un peu comme Bip Bip et le coyote. C’est deux types qui se courent après, sans qu’il y ait un bon et un mauvais. C’est deux mecs qui se détestent et qui se cavalent».
- Et le fait de passer à la réalisation?
Eric: «Nous continuons de penser que le scénario des "Dalton" était très drôle. Mais il a donné autre chose. Un film pour enfants, réalisé par Philippe Haïm. On s’est rendu compte qu’un réalisateur avait une vraie patte d’auteur. En filmant, il réécrit le gag. Donc, on s’est dit: maintenant, quand on écrit quelque chose, on va arrêter de le filer à quelqu’un d’autre».
Ramzy: «Mais oui! Arrêtons!»
- Quelles sont vos références en matière d’humour?
Eric: «Ben la pub Narta, ça vous dit rien?»...
Ramzy: «La pub Knacki Ball aussi nous a beaucoup inspirés».
Eric: «Sinon, on se sent proches de tous les films burlesques. Le cinéma qui nous fait rire, c’est Will Ferrel, Steve Carell, Pierre Richard, Louis de Funès».
Ramzy: «Cassavetes, Godard, la Nouvelle vague»...
- Il n’y a pas vraiment de références françaises à votre humour…
Ramzy: «Attention à ce que tu vas répondre, Eric».
Eric: «On n’a pas fait ce film en pensant à des références. On a écrit le film qui nous faisait rire».
Ramzy: «On est imprégnés de comédies américaines. On regarde tout! Ça marche pas toujours ici, mais nous, on est fans. Nous sommes imprégnés de leur rythme».
Eric: «On se fout un peu de l’histoire. Même s’il y a une histoire qui nous mène quelque part. Mais c’est plutôt une vraie machine à laver. On rentre dedans, il y a plein de trucs. On en ressort en ayant vécu un moment très léger. Pour nous, la comédie a rarement un fond social. On veut déclencher un rire joyeux. Ça n’est pas forcément dans la tradition de la comédie française».
- Pas de social, peut-être, mais du politiquement incorrect. Vous faites toute une tirade sur les arabes... Vous y allez gaiement
Ramzy: «Nous, c’est nos vannes de tous les jours. On voit bien que ça en choque certains. Là, en ce moment, on est dans le racisme. Et le fait qu’on ait notre carte au Front national ne change rien».
- En quoi revendiquez-vous plus ce film par rapport aux autres?
Eric: «Il est plus personnel. On contrôle tout. Le casting, le son, les décors, les costumes, la musique»...
Ramzy: «Les avions qui passaient au-dessus du plateau».
Eric: «Rien à voir avec le fait d’écrire un gag et le donner à quelqu’un qui le réalise».
- Qu’est-ce qui est difficile quand on passe derrière la caméra?
Ramzy: «Ça dépend s’il y a des câbles. Dans ce cas, il faut contourner».
- La scène la plus difficile à tourner?
Ramzy: «Le train en feu».
Eric: «Oui, avec tous les animaux dedans! Mais on l’a coupée».
- Kristin Scott Thomas, Edouard Baer, Benoît Magimel, Elodie Bouchez... Comment s’est passé le choix des seconds rôles?
Ramzy: «C’est une grande loterie».
Eric: «Ça se passe comme l’attribution de la carte verte, aux Etats-Unis».
Ramzy: «D’ailleurs, on l’a fait au même moment».
Eric: «En fait, on voulait tout simplement des gens qui nous font kiffer quand ils jouent. Elodie Bouchez, Kristin Scott Thomas...»
Ramzy: «Ah oui, quand on l’a vue dans "Astérix"...»
Eric: «Face à Idefix... Et Benoît Magimel, qui a proposé des choses sur le tournage. C’était des gens qui avaient vraiment envie de tourner avec nous. Comme on est toujours pris pour les deux bouffons des plateaux télé, ça nous a flatté d’avoir un casting aussi prestigieux».
Ramzy: «Euh, le bouffon, c’est plus toi, Eric».
Eric: «Il y a aussi Olivier Marchal et Gérard Lanvin à qui on avait demandé. Mais il y a eu un problème de dates».
Ramzy: «Les fruits hein... Sinon, on a de la chance, parce qu’on a la cote auprès des enfants des acteurs avec lesquels on veut tourner».
Eric: «Oui, d’ailleurs, ces gens-là seraient capables de tourner avec les Télétubbies».
- Vous visez combien d’entrées?
Eric: «Quarante millions... Après, des gens disent que c’est irréalisable, mais bon»…
Ramzy: «C’est faux. En fait, on veut vingt millions. Il faut battre Dany Boon. On fait douze millions? Je m’en fous! Quinze? Je m’en fous! Toute ma vie, j’essaierai de battre Dany Boon».
Eric: «C’est notre Graal. Et s’il y a un vrai rejet du public, je pense que j’ouvrirai un resto. Et Ramzy viendra bouffer à l’œil».
Ramzy: «Moi, j’ouvrirai une société de coursiers. Mais avec une petite blaque à chaque fois. "Tenez, voilà votre pli! Non, pas sur le jean..."»
Propos recueillis par Christophe CARON
PHOTOS : Alexis CHRISTIAEN
CRITIQUE
Déçu par quelques précédents cinématographiques, notre duo loufoque a décidé de prendre le manche. Et il a eu raison. Ça donne quoi ? Pas exactement le spectacle fédérateur du dimanche soir, mais une farce résolument régressive. Un « Tom et Jerry » à la sauce teenagers. Une course-poursuite délirante avec Ramzy dans le rôle d’un Bip Bip fanfaron et Éric dans celui d’un coyote gentil mais simplet. L’énorme caprice de deux grands gamins à qui l’on confie une caméra pour commettre leurs bêtises. En imaginant par la même occasion des tableaux surréalistes, comme cette McLaren sillonnant les voies sur berge d’un Paris complètement désert.
Le scénario ne prétend à aucune distinction, encore qu’on puisse y lire une parabole sur l’incompréhension qui isole et l’amitié qui rassemble (au propre comme au figuré). Mais le film, en équilibre permanent entre l’absurde et le potache, repose surtout sur une accumulation de gags qui réhabilitent le burlesque. Jerry Lewis ne renierait pas le coup de la fléchette qui s’excite dans les tuyauteries de Beaubourg. Pas sûr que ce film convertisse ceux qui sont allergiques au binôme. Les autres y percevront comme un souffle de liberté, loin des comédies falotes dont le cinéma français s’est fait une spécialité.
C. C.
GÉNÉRIQUE
RÉALISATEURS : Eric Judor et Ramzy Bedia
INTERPRÈTES : Eric Judor (Gervais) Ramzy Bedia (Curtis), Benoît Magimel (le commissaire)
DURÉE : 1h34
RÉSUMÉ
Gervais est un flic benêt et obstiné qui passe sa vie à traquer (maladroitement) Curtis, petite frappe insaisissable. Un jour, en pleine course-poursuite, les deux lascars se retrouvent dans un Paris vidé de tous ses habitants. Ce qui ne dévie pas Gervais de sa mission : attraper Curtis.









