La Voix du Nord - Edition web du samedi 27 octobre 2007
MUSIQUES
Thomas Boulard (Luke) : « La scène, c'est la concrétisation de plein de choses »
Luke sera en direct jeudi à 14 h 30 sur le site. Et donnera un concert le soir-même au Splendid à Lille. Avant de répondre ce jour-là à vos questions que vous pouvez d’ores et déjà nous faire parvenir, Thomas Boulard, le chanteur, nous parle du groupe. Du dernier album, Les Enfants de Saturne, de ses influences, de rock, de scène, de ses proximités, de Noir Désir…
LAURENT DECOTTE
ldecotte@lavoixdunord.fr
Alors ce concert d’hier soir, à Rennes ?
« Super. Breton quoi. Le problème, c’est qu’il y a un après concert... On a fait une pré-tournée, à partir de fin août, qui s’est terminée par la fête de l’Humanité. On a eu le temps de se trouver. Là, c’est vraiment parti. On essaie de faire en sorte qu’il y ait un univers, que les gens passent un moment de rock, avec des hauts, de la tension, de la profondeur, parfois. Et puis des moments de bruit, d’autres sans bruit. Des moments très rock et d’autres moins, sinon le public ne voit plus la différence. On réarrange certaines chansons, que l’on va rendre un peu moins <pêchues>, et inversement. On essaie de donner plusieurs couleurs. Que le public ne s’ennuie pas. Ils sont venus prendre un temps de décharge. Ce n’est pas un concert de festival, où il y a un effet de zapping. Là on s’installe, on joue deux heures contre 1 h 15 ou 1 h 30 sur la tournée de La Tête en arrière.
Vous aimez à dire que c’est sur scène que le groupe joue son « rôle social », c’est-à-dire ?
« La scène, c’est la concrétisation de plein de choses. C’est la relation la plus simple que l’on puisse avoir avec les gens. Ils ont payé leur place. Ils ont passé une journée de merde et viennent penser à autre chose. Tu ne triches pas, tu es avec eux. »
Vous écrivez les textes, cet album est très lettré…
La littérature, ça permet de dire beaucoup de choses tout en désincarnant le sujet. Ça évite de ne parler que du monde qui t’entoure, de toi. La poésie, c’est beaucoup plus vaste, beaucoup plus coloré. Ça offre plusieurs niveaux de lecture et donc ça permet de vivre avec les morceaux beaucoup plus longtemps.
Tout l’album, d’ailleurs, est conçu de manière à ce qu’il y ait une progression…
« Il y a trois moments distincts dans ce disque. On a passé du temps sur la tracklist. La maison de disque s’est d’ailleurs arrachée les cheveux à nous voir faire. C’est vrai que plus personne n’écoute d’albums en entier, mais au hasard, pioche… Nous, on a essayé de le faire évoluer, de le rendre cohérent. »
Une évolution dans l’album, mais une évolution du groupe aussi ?
Il y a eu un changement entre le premier et deuxième album. Tout le monde a dit que c’était radical, ça ne l’était pas tant que ça. C’est vrai qu’il y a eu des changements au sein du groupe aussi. Mais par exemple, l’arrivée de Jean-Pierre (Ensuque, venu d’Autour de Lucie) en janvier 2005, en pleine tournée de la Tête en arrière, nous a fait beaucoup de bien. Il a été créatif très vite, et c’est là qu’on a commencé à travailler sur Les Enfants de Saturne. »
Dans Luke, il y a Damien, qui est un ancien d’Eiffel, et Romain, de Catléya. C’est un peu une famille, dont vous seriez les meneurs.
« Je n’aime pas le terme meneur. C’est vrai qu’on est un peu plus connu, mais je ne pense pas que ce soit un gage de qualité, on voit ça partout et tous les jours. Sinon, c’est vrai qu’avec Eiffel on se connaît. C’était un peu tendu au début entre Damien (Lefèvre, ancien bassiste d’Eiffel et maintenant avec Luke) et Romain (Humeau, le chanteur), mais plus maintenant. Quant à moi, avec Romain, je ne vais pas mentir et dire que c’est mon meilleur ami, mais on s’apprécie. »
Et avec Deportivo, vous allez de nouveau tourner ensemble ?
« Non, on l’a fait quand il le fallait. On avait d’ailleurs galéré, on s’était battu pour pouvoir partir ensemble. On est content de l’avoir fait, mais c’est derrière nous. Je pense qu’ils ont plus besoin de nous. »
Du rock français, ça se fait rare…
« Il y a de moins en moins de groupes de rock et de moins en moins de groupes de rock français. C’est difficile car il faut que le texte ait autant d’intensité que la musique. Il y a des gros riffs de guitare et il faut que ta voix ne soit pas noyée au milieu de tout ça. Le français s’y prête assez mal, et c’est pour ça qu’il y a beaucoup de chanteurs français et très peu de rockers français. Mais il est hors de question que j’abandonne face à la pression culturelle des Anglo-saxons, même si j’écoute leur musique. C’est une question de survie, je continuerai à chanter en français. »
Heureusement que vous êtes revenus, on nous servait quand même Naast, les Plasticines…
« Tout n’est pas mauvais, loin de là. BB Brunes, par exemple, est quand même un très bon groupe. Ils ont des relents de Deportivo, dans le style garage-punk-rock. C’est sûr que j’ai toujours pensé que le meilleur rock en France était un rock de Province. A Paris, on recherche l’effet de mode, on fait attention à du superflu. Mais certains font de la musique quand même. »
A part BB Brunes, qui ?
« Je ne veux pas donner de nom… De toute façon, c’est sûr que ce n’est pas la musique que j’écoute, j’ai plus 16 ans. Par contre, ce que je peux dire, c’est qu’on écoute en boucle le dernier album de Queens of the Stone Age. Ils ont cinq ans d’avance sur tout le monde. Ils ont vraiment offert une vraie avancée, c’est le rock de demain. »
Et pas le dernier Radiohead ?
Je n’ai jamais été trop fan de Radiohead, même si j’ai beaucoup écouté les OKComputer et Kid A. Mais je préférais écouter les Pixies.
En parlant des grands, il y a Noir Désir. Vos détracteurs vous ont beaucoup reproché de faire une musique trop proche d’eux. Est-ce que pour les Enfants de Saturne, vous avez tenu compte de ces critiques ?
« Dans le rock, tu n’écris pas pour, tu écris contre, à partir de tes frustrations. Alors ces critiques, on les a entendues, écoutées, digérées et on a évolué. Mais plus grâce à ces critiques qu’en réaction. Après, on s’est pas posé vraiment la question pendant tout l’album. Ça ne nous a pas obsédés.
De toute façon, culturellement, le rock français est tout neuf, il vit son Moyen Age. Il y a eu un groupe dominant, qui a inventé le style, le langage… Quand tu fais du rock français, il y a forcément une proximité avec cet héritage. »
La folie, c’est le vrai thème de cet album… ça vous ronge ?
« Je dirais plutôt que le vrai thème de ce disque, c’est avant tout la mélancolie. Je suis un homme mélancolique. Je le crache au monde, je le dis aux hommes. On vit une culture où on nous enjoint à être heureux, forts, gais. Pourtant, il nous manque ces grands hommes mélancoliques. Même en politique, quelqu’un comme Camus par exemple. La mélancolie est vraiment d’actualité parce qu’elle est ce qu’il y a de plus caché. On passe notre temps à oublier qu’on va mourir et que notre vie n’a aucun sens. Et après, on nous taxe de rock adolescent, ça me fait rire. Si être adulte, c’est parler de soi. Faire de la chanson réaliste...» •









