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La Voix du Nord - Edition web du samedi 10 novembre 2007


ENTRETIEN
Charles Aznavour : « J’irai jusqu’au bout de mon métier »

Jeudi, 17­h­45, Charles Aznavour entre dans les coulisses du Palais des Congrès de Paris. L’après-midi, il enregistrait une émission avec Patrick Sébastien et Etienne Daho, il était ensuite sur RTL et en cette fin d’après-midi, nous sommes encore plusieurs journalistes à l’attendre. Dans quelques heures, il sera en concert avant sa grande tournée qui commence au Zénith de Lille ce lundi. Quelque chose nous dit qu’il ne s’arrêtera pas là... Rencontre d’un grand homme, de 83 ans, un peu râleur, souvent drôle, en pleine forme !

 

PROPOS RECUEILLIS PAR VIRGINIE CARTON
vcarton@lavoixdunord.fr
PHOTO ARCHIVES Max ROSEREAU

 

 

 

 Vous avez eu une journée chargée !
« Trop ! »

 

 Dans ces cas là, vous avez besoin d’un sas de décompression avant de monter sur scène ?
« De deux - trois heures. Ce qui fait que demain je serai fatigué. Mais bon ».

 

Comment se passe une journée type de Charles Aznavour ?
« Quand je suis en tournée, rien dans la journée, à part le voyage, en voiture. Il faut savoir combien de kilomètres on a à faire, prévoir au cas où il arriverait quelque chose. S’arrêter pour déjeuner. La routine. Mais il faut que ce soit un bon déjeuner, puisque je ne dîne pas. ».

 

Vous dormez beaucoup ?
« En ce moment, je dors sept heures. Habituellement, je dors cinq-six heures ».

 

Que faites-vous en vous levant ?
« Zombie ».

 

Ça vous arrive de jouer du piano dans la journée ?
« Dès qu’il y a un piano, je suis devant ! »

 

Vous avez énormément voyagé en 2006. Vous avez beaucoup voyagé dans votre vie. Vous en éprouvez encore du plaisir ?
« Bien sûr ».

 

Vous voyagerez encore ?
« Oui ! Surtout si les pays sont intéressants­! »

 

Vous avez des pays favoris ?
« Oui, j’ai des pays favoris, d’autres que j’aime bien pour différentes raisons. J’aime la Belgique et le Québec. Non pas pour les visiter­! Je les connais par cœur. J’aime bien la population. Et puis j’aime visiter toute l’Amérique du Sud, tous les pays asiatiques, tout le Moyen-Orient ».

 

Vous habitez à l’étranger...
« J’habite en Suisse et je trouve déplorable que l’on dise "ah oui, il est parti en Suisse...". Alors ceux qui partent en Angleterre, en Espagne ou dans les îles ne sont pas partis­! C’est juste la Suisse­! Si j’étais partis en Irlande, je ne paierai pas d’impôts­! En Suisse j’en paie. Et ça on ne le dit pas­! On a inventé un monstre­: c’est le monstre de la Suisse. ça ne tient pas debout leur histoire, D’autant moins que l’on dit que nous ne payons pas nos impôts en France. Si, j’en paie­! Au début de l’année, on m’a tellement emmerdé que je me promenais avec ma feuille d’impôt dans la poche­! Et je la sortais­: "regardez ce que j’ai payé­!"  »

 

Et il y avait combien dessus ?
« Au départ, quand je travaille, on retient 15­%. Il y avait un million, cent quinze mille euros, plus les 15­% déjà retenus. La question n’est pas de payer ou pas des impôts en Suisse. Je paie des impôts en Suisse, j’ai un forfait. Je paie des impôts partout où je travaille ».

 

Vous avez une très longue carrière derrière vous. Y a-t-il une période de votre vie que vous aimeriez revivre ?
« Oui­! Je veux bien revivre la même chose­! »

 

Y a-t-il une période noire, que vous ne voudriez jamais revivre ?
« Les périodes noires sont celles où l’on a perdu des êtres chers. Mais ce ne sont pas des périodes. Ce sont des moments ».

 

1959, c’est l’année de votre premier grand succès avec  Je me voyais déjà ...

« C’était en 59­? Déjà­? J’avais fait quelque chose qui ne se faisait pas et qui aujourd’hui se fait, c’est de la mise en scène. Les lumières qui donnaient au public l’impression que la scène était de l’autre côté ont fait beaucoup d’effet. A l’époque, quand on avait trois projecteurs, c’était beaucoup­! ».

 

C’est cette chanson qui a aussi fait votre succès, non ?
« Le premier soir, c’était le public du métier, la critique qui faisaient tout. Ça bousculait les gens qui ont vu quelque chose qu’on n’avait pas encore vu sur scène ».

 

 Qu’est-ce qu’ils n’avaient pas encore vu ?
« Des lumières ».

 

Quelle est la chanson de vous pour laquelle vous avez le plus d’affection ?
« bah je sais pas. Il y a des chansons, je crois, qui passeront plus longtemps. Je les connais. Sinon, je n’ai pas d’affection particulière pour une chanson ».

 

Lesquelles dureront le plus longtemps à votre avis ?
« Ce sera Sa jeunesse, Hier encore, La Bohème. En gros, c’est ça la trilogie ».

 

 Et votre chanson préférée, en dehors des vôtres ?
« Trenet, Brassens, Brel... Tous ces gens ont écrit des chansons admirables ! »

 

 Laquelle chantez-vous sous la douche ?
« Je ne prends pas de douche, je prends des bains ! Je ne chante pas. Je chante, mais je ne chante pas. Ce que je fredonne chez moi, ce sont des airs d’opéra. J’aime les grands airs d’opéras. C’était la comédie musicale de l’époque ! »

 

Vous écrivez souvent ?
« Toujours, tous les jours. A n’importe quel moment. le matin, sûr, et l’après-midi... L’écriture est un muscle. Si on n’écrit plus, on ne peut plus cerner une histoire... Il faut écrire tous les jours. Il faut jeter beaucoup. Un auteur qui se respecte doit respecter son public et ne doit pas laisser passer les méciocrités. Car on écrit tous des médiocrités. On a tous des idées qu’on trouve merveilleuses au moment où on les écrit. Et puis après, on les relit le lendemain... Et le surlendemain, c’est pire­! On est uniquement artisans. Moi je ne crois pas aux mots vedettes, stars. Ne venez pas me parler de star à moi, je sais ce que c’est que des stars­: ce sont les grandes vedettes américaines du cinéma. Et c’est très marrant, parce qu’ils sont stars jusqu’au moment où ils ne sont plus "bancables" comme on dit. Le jour où ils ne sont plus bancable, c’est terminé. Ils sont riches à crever, mais ils ne sont plus stars. »

 

A aucun moment, même au sommet de votre succès, avec les tournées dans le monde entier, vous ne vous êtes senti star ?
« Mais qu’est-ce que ça veut dire se sentir star­? C’est ça la question. Le comportement d’une star, c’est avoir une grande limousine noire, dans laquelle on se promène avec des lunettes noires, on a tout fait pour être vu et connu et à partir du moment où on l’est, on se cache. C’est d’un ridicule à tuer. Je reçois des peintres, des sculpteurs, des artisans... Ce sont les seuls personnes avec lesquelles je me sens à l’aise. Heureux. »

 

 L’essentiel pour vous, dans la vie, c’est quoi ?
« Ma famille. Et mon public, qui finit par faire partie de ma famille ».

 

 Le public, c’est une grande famille !
« Mais quand la table est mise le soir, ils sont là ! »

 

Votre famille, c’est combien de personnes aujourd’hui ?
« C’est quatre enfants et trois petits-enfants. Jusqu’à nouvel ordre ! »

 

Aznavourian, c’est votre vrai nom. Plus personne ne vous appelle comme ça aujourd’hui ?
« Je reçois encore des courriers de temps en temps. Alors soit ils le font parce que ça leur fait plaisir de le mettre, soit ils pensent que je ne serai pas contents et que ça a un côté péjoratif. Ça c’est surtout avec les administrations­! Ils l’écrivent d’un air de dire, tiens tu t’appelles Aznavourian­! Alors que je n’ai jamais renié mon nom­! Je n’ai jamais renié mes racines ! »

 

Vous pensez vraiment qu’il ya une volonté de vous atteindre ?
« Oh oui oui­! Quand j’ai eu mes ennuis, le banquier qui m’a dénoncé en disant que j’avais de l’argent et qui voulait le bloquer, c’est justement celui-là qui m’écrivait Aznavourian. je n’ai jamais plus remis les pieds dans cette banque­! Jamais plus­! De ce point de vue-là, je suis très rancunier. c’est la seule chose. Et une autre fois j’ai été rancunier­: j’achetais une Citroën tous les ans. Un jour j’achète une Citroën, et un mois et demi après, il y a une nouvelle Citroën qui sort. J’ai dit­: ce n’est pas normal ce que vous faites là. Vous auriez dû me prévenir. Il l’a pris de haut. J’ai dit­: ce n’est pas difficile, je n’achèterai plus jamais de Citroën. ça fait quarante-cinq ans. Je n’ai jamais plus acheté une Citroën ! ».

 

Vous achetiez systématiquement le dernier modèle, c’est ça ?
« J’achetais toujours le dernier modèle. Ils ont râté les quarante-cinq derniers­! Ce sont les deux choses pour lesquelles je suis rancunier­: la personne qui croit me vexer en m’appelant Aznavourian et l’imbécile qui fait une vente immédiate au lieu d’être un bon commerçant. J’achète beaucoup d’appreils photos. Parfois j’arrive et on me dit, j’ai vu qu’il y en a un nouveau qui va sortir. Ça me fait plaisir ! Je me renseigne ! »

 

Vous êtes un passionné de photographie. Qu’est-ce qui vous attire dans la photo ?
« Dans la photographie, le souvenir est plus vivace que dans le film. Dans le film, vous ne voyez que ce que l’objectif vous montre. Dans la photographie, curieusement, vous ne voyez plus l’environnement de la photo. C’est ça qui m’intéresse. Le souvenir que la photo a gardé pour moi. je ne fais pas de paysage. Il y a des photographes qui en ont fait de très beau et j’aurai l’impression d’imiter. Alors que quand on fait un personnage ou une gueule particulière, vous êtes sûrs que tous les photographes ne l’ont pas rencontrée. Je fais beaucoup les enfants. Dans une autre maison, un jour il a neigé. Et alors là, j’ai fait tout le village sous la neige­! Je n’avais jamais fait le village autrement. Alors j’ai décidé de faire aussi le village sans la neige. Et puis j’ai oublié ».

 

Vous êtes familier du numérique. Vous communiquez avec vos amis sur internet ?
« Non. pour moi, c’est une perte de temps. Je communique avec eux directement, c’est mieux ! »

 

Quel est votre regard sur la nouvelle chanson française ?
« La nouvelle génération de chanteurs français ont retrouvé des valeurs d’écriture qui s’étaient perdues ».

 

 Combien avez-vous de maisons ?
« Pour le moment j’en ai encore quatre, mais il y en a deux qui vont disparaître. J’en avais plus avant ».

 

 Vous allez les revendre ?
« Oui ».

 

 Et où se trouvent celles qui restent ?
« Il y en a une dans le midi de la France et une en Suisse. Celle du midi de la France est celle où toute la famille se rejoint pour les fêtes et en période de vacances ».

 

Pourquoi vous débarrasser des deux autres ?
« J’ai fait une boulimie de pauvre. Je le savais que c’était une boulimie de pauvre. J’ai dépassé ce stade. Ça ne m’avance pas à grand chose. Bien sûr que ça a donné du travail à des gens mais comme à chaque fois que j’ai vendu j’ai fait garder le personnel -­j’ai toujours eu du très bon personnel­- alors je ne suis pas triste ».

 

 Les deux lieux qui restent sont ceux où vous vous sentez le mieux ?
« Oh oui. J’aime beaucoup la Suisse. C’est un pays qui va bien avec mon calme actuel (sourire). Auparavant ce n’était pas pareil. Et puis le midi, depuis l’âge de dix-onze ans, j’aimais le midi ».

 

Quels sont vos projets de carrière et de vie ?
« A mon âge, on n’a plus de projet de carrière, on a une continuité, si possible. Je vais voyager, bien sûr. Mais beaucoup moins. Avant je faisais 250 galas par an. Aujourd’hui j’en fais soixante ».

 

Vous ne voyagez jamais en famille ?
« Non, ma femme n’aime pas voyager, d’abord. Les enfants ont leur vie. Et moi je voyage avec des amis ».

 

 Et vous n’êtes pas blasé ?
« Il y a tellement de choses à voir, tellement de choses qu’on ne connaît pas. Je vais retourner en Egypte. Je n’avais pas vu le musée du Caire depuis 60­ans. rien que le musée vaut le voyage !


 Vous êtes un vrai boulimique !
« Non ! Je suis un vrai touriste ! Mais attention, je ne vais pas de Hilton en Hilton. Je ne demande pas, avant d’y aller quel est le climat ! »


 Vous n’êtes pas hébergé chez l’habitant quand même ?
« Non non, j’aime le confort. La plupart du temps, je suis logé dans la datcha du président. J’ai une voiture de police qui nous accompagne. »

 

C’est sûr, ce n’est pas les Hilton !
« Je peux avoir le bonheur de voyager, mais j’aime mieux voyager dans le confort­: s’il m’arrivait quelque chose, je ne veux pas qu’on me retrouve dans le désert tout seul. Mort ! »

 

Parlons-en dans le dernier album, vous avez écrit une chanson pleine d’humour J’abdiquerai. Quand vous abdiquerez...
Mais je n’abdiquerai pas­! Ce n’est pas parce que j’ai écrit j’abdiquerai que j’abdiquerai. J’irai jusqu’au bout de mon métier. Je ne crois pas à la postérité. »

 

La postérité des chansons, vous n’y croyez pas ?
« La postérité d’une chanson n’est pas celle de son auteur. Vous aimez la chanson Plaisir d’amour­? Dites-moi qui est l’auteur­! C’est une grande chanson, merveilleuse, elle a traversé les siècles, on ne sait pas de qui elle est­!­La postérité de la chanson oui, de l’auteur, non. Et puis quand on a eu tout ça sur terre, qu’est-ce qu’on va se casser la tête pour sous terre ! »

 

Les enfants, ça reste...
« Ah les enfants, c’est la dynastie ! J’aime bien ce mot : dynastie ».

 

Et en tant qu’homme, qu’aimeriez-vous que l’on dise de vous ?
  « Ce que l’on dit déjà. j’ai une bonne réputation. J’ai un sens humain. Je sais aider les gens, Sans délectation, sans bruit. Je ne vais pas faire de manifestations dans les rues. Ça ne sert à rien. Ça n’a jamais rien changé ».

 

 Les chansons peuvent avoir un pouvoir...
« Elles ont un pouvoir. Très léger. Mais très insidieux. L’article balaie l’autre article dans les journaux. A la télé c’est pareil, les images balaient d’autres images. Alors que la musique qui passe à la radio reste ».

 

 La vie en banlieue, c’est une chanson engagée...
« Oui. Hier il y avait Ségolène Royal dans la salle. Et elle m’a dit : vous y allez ! J’ai dit oui. Je lui ai raconté que le président d’Arménie, que je tutoie, je lui ai dit : toi tu vis dans ton château, tu ne sais pas ce qui se passe en bas, tu sais ce qu’on te raconte. J’ai raconté ça à Ségolène Royal, qui est charmante au demeurant. Vous êtes enfermée et on vous garde enfermée. Il faut aller acheter ses tomates. Je vais à toutes les expositions de la porte de Versailles. Je rencontre tous les ouvrirers, tous les maîtres d’œuvres. Il faut rencontrer tout le monde, de toutes tendances, de tous les pays, de tous les milieux ! »

 

Et Sarkozy qui est partout ?
« J’aime assez. J’ai rencontré son père que je ne connaissais pas. Il est venu me dire bonjour et j’ai dit : il n’est pas à Washington ? Il m’a répondu, il y était, il est revenu dans la matinée, j’ai dit : oui, c’est Speedy Gonzales ! Je ne sais pas s’il a apprécié, mais c’est Speedy Gonzales ! Et on a besoin de Speedy Gonzales ! Que l’on soit de son bord ou pas. Ce que je n’aime pas en politique c’est que par exemple, l’un aurait l’idée de faire ça. Mais si celui-là le dit, alors on l’attaque. Ce n’est pas normal. C’est malhonnête ! (en colère) C’est très malhonnête ! Il y a un côté malhonnête dans la façon de faire de la politique et c’est ça que je n’aime vraiment pas. je ne fais pas de politique, je ne suis d’aucun bord, mais la politique dans mes chansons ne touchent que ceux qui sont dérangés par ce que je dis. Vous savez, Thierry Le Lurron, qui passait son temps à imiter Chaban Delmas, il parlait comme ça (il imite). Chaban m’a avoué qu’il a changé sa façon de parler parce qu’il avait trouvé qu’il l’imitait merveilleusement ! Ça prouve que c’est utile. ».

 

Vous avez un avis sur les tests ADN ?
« Je ne peux pas donner mon avis sur ce que je ne connais pas­! Je n’ai pas d’avis à ce sujet. C’est vrai que ce serait utile dans certains cas. Et ce serait terrible dans d’autres. Je ne peux pas. Le mec qui a été cocu et on lui dit : c’est pas votre enfant, ça fait mal hein ! C’est une des manières de voir les choses. Celui qui a adopté, c’est pareil, mais celui qui le fait parce qu’il a touché... Il ne faut pas me poser de questions auxquelles je ne peux pas répondre. j’ai la franchise de dire que je suis ignare dans le propos. Je me trouve intelligent de faire ça. Je trouve très bête de répondre à tout sous prétexte qu’on est connu. On n’est pas connus pour notre intelligence, on est connus pour notre talent. Je ne suis pas plus intelligent qu’un autre. mais j’aime le penser (sourire) ».


 

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